LA LEGENDE DE SAINT FIACRE
La plupart des corporations sont protégées
par un saint patron, le plus souvent un homme ou
une femme dont les croyances ont causé la
torture ou la mort dans des circonstances particulières.
Ainsi, en l'an 303, une jeune fille nommée
Barbara, qui vivait à Héliopolis,
fut décapitée par son père
pour avoir refusé de renoncer au christianisme.
Celui-ci, en punition, se consuma sous !'effet d'une
intense lumière. Ainsi, Barbara devint la
sainte patronne des pompiers. En l'an 250, pour
avoir refusé de renier sa foi, on arracha
avec une pince chaque dent de la mâchoire
de sainte Apollonia, avant de la brûler vive.
Elle devint patronne... des dentistes. Mais savez-vous
que chauffeurs de taxi et jardiniers, bien que leur
activité diffère quelque peu, partagent
le même saint patron ? Saint Fiacre. Fiacre
était un moine, originaire d'Irlande. Il
émigra en France au cours du VII siècle...
Un jardinier...
Saint François est souvent considéré
comme le saint patron des jardiniers. En effet,
ce moine méditatif, fréquemment représenté
vêtu d'une simple robe de bure et parlant
aux oiseaux, paraît tout désigné
pour tenir ce rôle. Mais la vie de saint François
n'a pas franchement été dédiée
tout entière à la culture, même
s'il était proche de la nature. Saint Fiacre
est, en fait, le vrai patron des jardiniers. Jardinier,
il l'était à sa manière : instinctif
et inspiré. Il marchanda avec l'Église
et eut à en découdre avec une sorcière
!
Saint Fiacre...
Dans les années 600, nombre de moines irlandais
furent envoyés en Europe porter la bonne
parole. Parmi eux était Fiacre. Il ne tarda
pas à être reconnu comme un moine particulièrement
pieux et souhaita devenir ermite. C'est ainsi que
l'évêque de Paris lui fit don d'une
parcelle de terre, au plus profond des bois, loin
de son monastère. Le moine construisit un
oratoire dédié à la Vierge
et une petite cabane pour lui-même. Il commença
alors à jardiner et son jardin, comme bien
des jardins dans le monde, se mit à se développer.
Bientôt, des chasseurs errants trouvèrent
par hasard le jardin et furent accueillis à
bras ouverts par le religieux. Ils étaient
émerveillés de trouver en un tel endroit,
au beau milieu des bois, un moine qui prêchait
et savait soigner en utilisant des médecines
faites d'herbes et de fleurs sauvages. La nouvelle
se répandit rapide- ment. Fiacre dut édifier
une autre cabane pour ses visiteurs et dut aussi
agrandir son jardin. Il ne tarda pas à se
retrouver à l'étroit. Il alla donc
trouver l'évêque pour lui demander
plus de terre. L'évêque exauça
son vœu et dit : "Fiacre, je te donnerai
autant de terrain que tu pourras clôturer
avec ta pelle en un jour." De retour dans son
jardin, tout en ramassant quelques piquets, il estima
la quantité de terrain nécessaire
et fixa ses limites ; en fait bien plus qu'un homme
peut espérer encercler avec une simple pelle
en une journée. Puis il se retira dans l'oratoire
et pria pour obtenir de l'aide. Il arriva bientôt
qu'une femme envieuse, qui vivait non loin de là
- sans doute une herboriste qui, jusqu'à
l'arrivée de Fiacre, soulageait les ennuis
de santé et les tourments amoureux des paysans
- apprit par la rumeur qu'il se tramait quelque
chose. Elle s'en vint jusqu'à la parcelle
du moine, se cacha dans les broussailles et vit
ce qui allait advenir...
Le matin suivant, la prière du moine était
exaucée. Tout le terrain était délimité
par un muret d'une grande solidité. La femme,
immédiatement, s'en vint trouver l'évêque
et accusa Fiacre de magie. Mais lorsque l'évêque
constata ce qui avait été accompli,
il qualifia la prouesse de miracle et proclama la
sainteté de Fiacre. Fiacre était tellement
furieux contre la femme calomnieuse, qu'il l'accusa
d'être elle-même une sorcière
et interdit à jamais l'entrée de son
oratoire à toutes les femmes.
Des années passèrent. Un prieuré
de bénédictins fut élevé
à l'endroit même où le saint
avait commencé, solitaire, la culture de
son jardin. De nombreux cas de guérison ont
été attribués aux saintes reliques
de Fiacre. Vers 1600, ces reliques furent transférées
à la cathédrale de Meaux. En 1641,
Anne d'Autriche visita le lieu saint. Elle ne pénétra
pourtant pas dans le sanctuaire et resta à
l'extérieur de la grille, se rappelant sans
doute la légende qui voulait que toute femme
pénétrant dans l'édifice perdît
la vue ou devint folle.
Bien entendu, le temps aidant, la misogynie de Fiacre
semble avoir été oubliée. Sans
cela, bon nombre de jardinières se rebelleraient
aujourd'hui contre cet état de fait et demanderaient
que les actions du saint patron soient versées
au crédit de Lucrèce Borgia, en vertu
de ses connaissances en poisons végétaux
et herbes fatales !
Et le taxi dans toute
cette histoire ?
En 1648, un Parisien du nom de Nicolas Sauvage,
ex-facteur du maître des coches d'Amiens,
fonda un établissement qui louait des voitures,
sortes de petits carrosses à quatre roues
à double suspension. Pour ce commerce, il
acheta une maison rue Saint-Martin : l'hôtel
de Saint Fiacre. Le saint était représenté
au-dessus de la porte principale. Rapidement, toutes
les voitures de Paris furent appelées des
fiacres. Les cochers décorèrent leur
voiture avec des images du saint et en firent leur
saint patron. De nos jours, la tradition est toujours
aussi vivace mais il semblerait toutefois que saint
Fiacre trouve plus d'échos auprès
des jardiniers que des chauffeurs de taxi !
A quel saint se vouer
?
Outre saint Fiacre, certains chauffeurs de taxi
britanniques semblent avoir adopté saint
Gervase, martyr chrétien du 1er siècle
dont l'attribut est un fouet. Autrefois, on appelait
les cochers "Jarveys", corruption en argot
du mot "Jarvis", lui-même dérivé
de Gervase. Pour E. Brewer, le terme "Jarveyll
viendrait de "Jarvis", nom de famille
d'un homme, cocher de son état, qui aurait
été pendu haut et court. Nous sommes
à cent lieues de la sainteté... Saint
Gervase est-il aussi légitime dans ses attributions
que saint Fiacre 7 La question reste posée.
Il n'en demeure pas moins que Fiacre et Gervase
ont fort à faire pour lutter contre la concurrence
de saint Christophe, vénérable saint
patron des voyageurs qui orne sans doute bien plus
de tableaux de bord et d'arrière de rétroviseurs
que tous les autres saints patrons réunis.
Quoi qu'il en soit, l'industrie du taxi ne trouvera
sans doute rien à redire sur le fait de pouvoir
compter sur la protection de trois saints patrons...